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Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock

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Les Enchaînés fête cette année ses 70 ans, et n’ayons pas peur des clichés : il n’a pas pris une ride. C’est, avec Sueurs froides, l’un des films les plus graves, tristes et pervers d’Alfred Hitchcock. Pourtant, le film commence avec la rencontre entre Cary Grant  (Devlin) séducteur suave un rien ténébreux, et son hôtesse oublieuse Alicia Huberman (Ingrid Bergman). Tenant soirée chez elle après la condamnation de son père pour activités anti-américaines, celle-ci a fini par virer tout le monde, sauf lui. Avec ses dialogues piquants, la scène aurait toute sa place dans une screwball comedy façon La Dame du vendredi. Et pourtant, combien nous en sommes loin…

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L’alcool et la fatigue sont là : si on prenait un peu l’air ? La soirée se finit au volant de sa voiture à elle, mais conduite par lui. Les échanges sont vifs, malins : dans la longue tradition de la romance cinématographique, on voit déjà se former le couple – ce qu’on ne sait pas encore, c’est ce que cette romance aura de névrotique, de féroce. Finalement, lui baisse sa garde : il a l ‘intention de se servir d’elle pour traquer les nazis cachés en Amérique du Sud. Brillant début pour une histoire d’amour, en effet.

Ce qui suit sera donc un film d’espionnage, où on ne verra pas l’ombre d’une arme à feu. Ce sera aussi, et surtout, une romance où la passion se distord, et devient une névrose. Car la passion est déjà là – et lorsque la jeune femme doit, pour se conformer aux ordres de ses nouveaux employeurs, feindre l’amour puis épouser sa cible, Devlin y voit le retour à ses anciennes habitudes mondaines dévoyées. Dès lors, Alicia recherchera, masochiste, à plonger toujours plus avant dans ses anciens travers : si cet homme n’est pas capable de voir le changement qu’il a provoqué en elle, alors autant jeter ledit changement aux orties.

Avant cette descente aux enfers, pourtant, tous les deux avaient été heureux, étonnés que le destin ait placé sur leur chemin une personne si prompte à remettre en question leur cynisme sentimental pourtant bien établi, à l’un comme à l’autre. La séquence les voit tous les deux, à Rio, avant le début de la mission d’Alicia. La censure interdisant les baisers de plus de trois secondes, Hitchcock prolonge le moment par les murmures, et quelques taquineries joueuses et câlines. Ce qui résulte en une scène si peu démonstrative, et si puissamment sensuelle. Quatre ans auparavant, Ingrid Bergman jouait dans Casablanca un rôle qu’on tient toujours pour un des sommets de la romance au cinéma – il faudra souligner à quel point ces Enchaînés devrait bénéficier d’une même reconnaissance.

Avec à sa disposition le trio d’exception Ingrid Bergman, Cary Grant et Claude Rains, Hitchcock conduit une étude des ténèbres que l’on peut deviner chez les hommes les charmants – c’était déjà le cas dans Soupçons pour Cary Grant, mais Les Enchaînés gagne en subtilité.

1946 est un bon cru hollywoodien : La vie est belle, Le Grand Sommeil, Gilda, Le Facteur sonne toujours deux fois, Duel au soleil – autant de films teintés par l’anxiété, sexuelle ou existentielle. Comme ces films, Les Enchaînés est la démonstration de la force et de la complexité à la disposition d’Hollywood. Mais l’équilibre entre plaisir et souffrance, entre la surface séduisante et les profondeurs les plus sombres est le fait du seul Alfred Hitchcock.

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By |dimanche 28 août 2016|Cinéma d'auteur|0 Comments

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